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Le mot pour dire

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LE MOT POUR DIRE

Samedi 19 janvier 2008 6 19 /01 /Jan /2008 13:44
Lavilliers.jpg Entretien . Après Carnets de bord, le chanteur voyageur sort Samedi soir à Beyrouth, un album aux ambiances orientales mêlées de sonorités reggae.

Bernard Lavilliers aime bourlinguer un peu partout dans le monde. Il fait régulièrement escale à Paris, son port d’attache, rapportant, tel un troubadour-reporter, des chansons de ses voyages. Trois ans après Carnets de bord, son nouvel album met le cap sur le Proche-Orient, du moins dans le titre qui donne son nom à l’opus : Samedi soir à Beyrouth. Porté par des ambiances orientales, le Stéphanois avance à pas feutrés face aux mystères de l’Orient. Un album « politique », dit-il, écrit sur le mode de la retenue. « On est plus dans l’aquarelle que dans la peinture au couteau », confie le chanteur, qui s’en tient aux impressions fugitives ressenties ici ou là. Dans sa manière poétique et métaphorique de dire les choses, il veut faire rêver, mais aussi (re)donner du sens dans un monde déboussolé. Au début, on chaloupe sur des sonorités reggae, dub, soul et orientales, renforcées par un orchestre à cordes (Maria Bonita, Rafales, Ordre nouveau). Très vite, les atmosphères latines se succèdent entre rythmes afro-cubains, saudade et bossa. Autant de rêveries voyageuses (Solitaire), d’histoires de marins et de baroudeurs. Un univers dans lequel Bernard Lavilliers excelle depuis plus de trente ans.

Vous faites de plus en plus appel aux sonorités reggae. Qu’est-ce qui vous plaît dans cette couleur musicale ?

Bernard Lavilliers. Le reggae a ceci de nonchalant qu’il permet de dire des choses sans être obligé de forcer le trait. Ce disque est politique, mais je n’appuie pas les effets. Pour Bosse, une chanson sur le travail et le rapport des classes ouvrières - qui n’ont plus de travail quoi qu’en disent certains (« travailler plus, gagner plus ») -, je me demandais comment faire élégamment quelque chose d’aussi précis, tout en étant musicalement dans la modernité. Je viens d’une famille communiste et le travail, c’était une valeur importante. Plus le travail était dur, plus l’homme était respecté - et plus le salaire était bas, bizarrement. À l’époque, il avait quelque chose à voir avec la virilité. C’était à la fois l’aliénation et la réalisation de soi dans l’effort et la violence. À l’usine, si tu étais ouvrier de précision, tu étais considéré un peu comme un chef. Si tu étais à la production ou au laminoir, là, c’était le vrai travail, celui où on se casse les reins, où l’on passe des fours à 300 degrés aux - 20 du dehors. C’est une autre époque. Ce qui m’étonne aujourd’hui, c’est que, étrangement, la droite utilise les arguments du Front populaire dans ses discours. On est dans Baudrillard, dans le principe du simulacre et de la simulation. On cite Léon Blum, Jules Ferry… Des gens qui sont à l’opposé de la droite. Ça va loin tout de même…

Nicolas Sarkozy au - pouvoir ?

Bernard Lavilliers. Arrogant et trivial. Vulgaire. C’est « je suis comme ça et je me la pète. Je suis un marchand de voitures devenu le président des Français. Pendant cinq ans, il va falloir me supporter. Je fais comme je veux ». C’est un acteur. Il rêve d’avoir la carrière de Johnny Hallyday, d’ailleurs il a toutes les couvertures des journaux comme Johnny avec Laeticia. Il se comporte comme les gens de la jet-set et il n’a pas le sens du ridicule. En plus, il a une espèce de langage de VRP. Quand il dit « Carla et moi, c’est du sérieux », franchement, c’est moyen. Au niveau romantique, on fait mieux. Les hommes politiques ont un défaut maintenant. Ils disent : « La République, "elle" défend… » Ce qui est totalement lourd et qui, sur le plan de la syntaxe, ne tient pas. On ne peut pas dire « mon cheval, "il" a la queue au derrière ! ». Je ne veux pas faire un cours de français, mais il y a un minimum. Si on occulte la subtilité de la langue, on occulte une partie de notre culture et de notre intelligence. J’ai déjà entendu les Libanais ou certains intellectuels africains, sud-américains ou russes qui parlent extrêmement bien notre langue s’étonner : « C’est curieux que votre président parle aussi mal le français. » C’est un sentiment personnel, mais j’ai carrément honte d’avoir pour président un homme comme lui.

Qu’est-ce qui vous a amené à écrire la chanson Samedi soir à Beyrouth ?

Bernard Lavilliers. Comme pour Carnets de bord, je note tout sur des carnets de moleskine. J’ai commencé à écrire cet album un samedi après-midi en 2006 à Beyrouth. Le 1er février, j’étais retourné là-bas pour voir des amis et le fils de la grande chanteuse Fairuz, Ziad Rahbani, qui est un grand musicien oriental. J’avais envie de faire quelque chose à base de dub, de reggae, d’accompagnements orientaux sur cette chanson. J’avais gardé une image de Beyrouth en 1982 en pleine guerre. Rafiq Hariri, assassiné depuis (ancien premier ministre libanais, il a été victime d’un attentat en février 2005 - NDLR), avait pas mal reconstruit la ville. Je voulais revoir ces intellectuels libanais que j’ai rencontrés dans le monde entier et le Liban, ce pays qui est tout petit où certaines villes sont vieilles de onze mille ans, comme Byblos. C’est un mélange de cultures très anciennes, avec les Phéniciens, les Grecs, les premières démocraties et cette guerre qui dure depuis trente ans. Il y a ces grands artistes, chercheurs, commerçants, tous ces Libanais cultivés qui sont d’une éducation, d’un charme et parlent un français parfait que nous ne pratiquons même plus d’ailleurs. Beyrouth est un port qui a quelque chose de féminin. Les femmes sont d’une grande beauté, ou voilées ou extrêmement dévoilées. Il y a une mixité de l’érotisme caché ou montré. Une culture orientale où le voile peut être magnifique. Le Liban a quelque chose de magnétique. Dans Samedi soir à Beyrouth, il y a une espèce de tension, de gravité, de retenue, comme une chose qu’on ne veut pas dire. Il y a un deuil qu’on ne fait pas, la douleur, du maquillage sous les cicatrices. Et puis il y a un sens de la fête incroyable, parce que l’imminence de la guerre fait que les gens veulent vivre à toute vitesse. Autant d’impressions que j’ai essayé de traduire.

Faut-il voir dans la chanson Solitaire un autoportrait ?

Bernard Lavilliers. J’ai écrit sur la solitude de Beyrouth dans l’hôtel. L’écriture ne me plaisait pas et la chanson se rebelle et me dit : « Regarde autour de toi, il y a la guerre. Tu te ramollis. Tu es en train de pleurer sur ton sort d’écrivain ! » Une dérision de tout auteur qui se prend au sérieux et dit la difficulté d’écrire, l’angoisse. Je me fous de moi. C’est une ironie salutaire.

Vous arrive-t-il de douter ?

Bernard Lavilliers. Heureusement ! Celui qui ne doute pas est quelqu’un d’épouvantable. Comme tout le monde, il m’est arrivé d’avoir des périodes de vide. Il y a quelque chose de fusionnel qui ne se passe pas. Comme si on se sentait extérieur.

Comment comptez-vous faire vivre ce nouvel album sur scène ?

Bernard Lavilliers. Je serai entouré de huit musiciens, d’une section de cuivres, de cordes. L’expérience Léo Ferré m’a donné des appétits. Je suis moins pantagruélique qu’avec le symphonique, mais je voulais ne pas être dans la restriction. Cela va me permettre de jouer de la salsa qu’il n’y a pas dans l’album. Une musique qui me donne de l’énergie. La saudade rend nostalgique tandis que la salsa réveille. La sauce est pimentée !

Source : journal l'humanié du 18 janvier 2008.

Par Section de Pont-de-l'Arche, Val de Reuil, Louviers - Publié dans : Culture
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